ACiDPoP! - La Vie Atroce D'un Humoriste par Sempé (1962).

Comment vit un dessinateur humoristique, et quel est cet étrange métier qui n'est pas hélas ! pris au sérieux ? C'est pour répondre à ces questions que Jean-Jacques Sem a écrit et dessiné pour vous sa vie quotidienne.


J'ai trente ans bientôt. Je suis marié, j'ai un fils, une femme de ménage, une voiture, quatre amis (non, trois : il y en a un, un dessinateur aussi, qui m'a "piqué" une idée la semaine dernière).
Mon travail est très simple, presque trop. Il consiste à trouver une idée amusante et à la réaliser à l'aide d'un excellent dessin. Quand cela est fait, il faut apporter ce dessin à un journal qui l'accepte pour le publier. On rentre chez soi, et, on cherche une autre idée que l'on réalise : c'est le cercle infernal.
L'avantage de cette profession est qu'on l'exerce chez soi.


Je me lève vers huit heures et demie, à neuf heures je suis assis derrière ma table à dessin. J'allume une cigarette et je cherche une idée. (Le plus difficile dans le dessin d'humoristique c'est l'idée.) Dès que j'en trouve une, j'appelle ma femme qui accourt, regarde l'esquisse, donne son avis et repart dans son bain. Quand la réaction de ma compagne n'est pas concluante, je téléphone à un de mes quatre amis (oui, j'ai quand même quatre amis car, dans le fond, son idée (1) ne ressemblait pas tellement à ce que j'ai fait précédemment, quoiqu'il aurait été pu éviter de traiter un sujet que j'ai créé de toutes pièces il y a cinq ans : Les îles désertes).

(1) Celle de mon collègue


Quand je réussis à en accrocher un, je raconte mon idée. Après quoi il me soumet la sienne, que je trouve excellent si mon idée lui a plu. Mais l'amitié m'oblige à lui dire qu'elle est mauvaise, si ma trouvaille ne l'a pas fait s'esclaffer.


Après, je dessine (le plus difficile dans le dessin humoristique c'est le dessin).
Si, à midi et demi je n'ai pas trouvé d'idée, je passe quand même à table, car je me suis fait un devoir de mener une vraie vie de famille. A une heure et demie, je regagne mon atelier. Si, à huit heures du soir, je n'ai toujours pas d'idée ou si j'ai manqué mon dessin, je passe quand même à table (toujours par désir de mener une vraie vie de famille).

A neuf heures trente, je me remets à travailler jusqu'à deux ou trois heures du matin. Vers ces eaux-là je m'endors, car je m'efforce de mener une vie saine.
Les gens me parlent souvent de mon travail. C'est un profond réconfort, de voir qu'ils se rendent compte de sa difficulté. Ils me donnent des conseils.

La vanité m'oblige à ne jamais accepter de réaliser les idées qu'ils ont pensées pour moi. Cela les déçoit.


Au cours d'une soirée, j'entends souvent cette réflexion : "Vous êtes triste pour un humoriste ! faites-nous rire. " Alors je cherche, je cherche. Quand je dis ce que j'ai trouvé, je m'aperçois que je ferais mieux de redemander du potage.





Si je reçois une contravention, si mon moteur explose, s'il pleut durant mes vacances, si je vais chez le dentiste, si je perds mon portefeuille, si un chien me mord, si j'ai des ennuis fiscaux, si mon fils me manque de respect, si je reçois de la sauce sur mon costume neuf, si mes chaussures sont trop étroites, il se trouve toujours quelqu'un pour me conseiller d'en faire un dessin.


J'envisage trois fois par semaine de changer de métier. Mais, malheureusement, alors que j'en suis au stade où j'annonce ma décision à mon entourage, il me vient une idée de dessin. Alors tout est remis en question.






Paris Match N°677
L'humour et la vie
31 mars 1962

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