ACiDPoP! - La Véritable Histoire De La Chanson Française by Pierre Desproges (1981).

Les origines de la chanson française se perdent dans la nuit des quoi ?
C'est une excellente question et je me remercie de me l'être posée.
eh bien je n'irai pas par quatre chemins, ni par trois ni par deux, j'irai par la mer qu'on voit danser le long des golfes clairs, et je le dirai comme je le pense :
Les origines de la chanson française se perdent dans la nuit des temps.

Tous les lycéens ont en mémoire cet étonnant dessin de la grotte de Lascaux, dans le 24, où l'auroch en rut côtoie l'urus dans le roc. Pendant des siècles, les historiens les plus sérieux et les aurochologues les plus pompeux se sont demandés en vain ce que notre ancêtre magdalénien avait voulu montrer en dessinant sous le ventre du plus gros de ces taureaux préhistoriques, une espèce de boule noire prolongée d'un arrogant mandrin. Les moins obsédés de ces savants ont longtemps cru, de bonne foi, qu'il s'agissait d'un membre sexuel.

En fait, nous le savons aujourd'hui, il s'agissait tout simplement de la première représentation graphique d'un si bémol majeur, ce même si bémol majeur par lequel commence d'ailleurs "la chanson de Mandrin". Mais ce n'est là que pure coïncidence. Toute ressemblance avec des zigounettes existant ou ayant existé serait purement fortuite.

Bien que le si bémol majeur remonte à la préhistoire, nous conservons peu de traces aujourd'hui de la chanson cromagnonne telle que la poussaient nos aïeux au retour de leurs safarinausores. Au reste, on imagine mal ces êtres frustres, velus, plus ou moins simiesques, voire de gauche tendance CERES, pousser autre chose que des grognements extrêmement vulgaires. Le seul texte de chanson datant de façon quasi certaine de la préhistoire a été découvert en 1913 par la paléontologue espagnole Emilie Potèze dans une caverne sous le plateau de Millevache.

"Meuh meuh aga aga", ce qu'on peut traduire approximativement par "Il aviat nom Corne d'Auroch, O gué O gué", c'est malheureusement tout ce qu'il nous reste de cette époque obscurantiste où l'Homme vivait dans la peur et le dénuement le plus complet, sans vêtement, sans toit, sans Mireille Mathieu, sans rien.

Mireille Mathieu by Pierre & Gilles

Il faut attendre le début du septième siècle après Jésus Christ et le règne de Dagobert 1er pour que la chanson française acquiert enfin ses lettres de noblesse. Quoi de plus beau, en effet, quoi de plus pur aussi que l'exquise chanson du bon roi Dagobert, qui est tellement connue de nos jours que Serge Lama lui-même n'a pas osé la déposer sous son nom à la SACEM. Oeuvre admirable en vérité , ou l'on retrouve déjà les germes de ce qui allait devenir la chanson réaliste en France treize siècles plus tard avec Bruant, Dabadie et Francis Lopez.


Aristide Bruant
by Toulouse Lautrec (1892)


Je pense notamment au délicat cinquième couplet, trop souvent ignoré des mélomanes contemporains, dans lequel s'exacerbe toute la douloureuse ironie de l'amour interdit qui unissait secrètement le roi à son premier ministre:

"Le bon roi Dagobert
Avait fait un pet de travers.
Le bon Saint-Eloi
Lui dit O mon roi
Votre Majesté
s'est bien soulagée.
Salaud, lui dit le roi
Tu pètes et tu dis que c'est moi."

Devant tant de pudeur et de retenue, il ne nous reste plus qu'à tirer la chasse d'eau.
Par la suite, il fallut attendre la Renaissance et Charles d'Orléans pour que la chanson française trouvât son deuxième souffle, je dis "trouvât" car ma maîtresse, qui est présidente de l'association française pour la promotion de l'imparfait du subjonctif en régime socialo-communiste, ne peut s'empêcher de lire par dessus mon épaule chaque fois que j'écris pour "Pilote". Il eut fallu que le la répudiasse après l'avoir sautassiée.

Auteur d'innombrables ballades et rondeaux qu'il chantait lui-même en s'accompagnant au luth (une espèce de synthé sans électricité!) Charles d'Orléans, auteur notamment de "M'en suis allé au bord de Loire" et de "J'ai changé aux Aubrais", a sans conteste plus fait pour la chanson française que Paic Citron pour la douceur de mes mains. Mais le temps qui m'est imparti touche à sa fin, et je pense avoir dit l'essentiel à propos de Plastic Bertrand.

Pierre Desproges
De Lascaux A Bashung :
La Véritable Histoire De La Chanson

Pilote N°87
août 1981





Pierre Desproges
Théâtre Fontaine (1984)


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